Refuge numérique

Co-naissance

06/20/2022 - 13:51

J’aurais souhaité t’écrire ces mots des années auparavant. Que de temps gâché à courir en rond sur les terres brulées de Babylone. Combien de jours, combien de nuits ai-je perdus à la tristesse d’une civilisation nécrophage?

Nous ne nous connaissons plus alors je te dois une re-introduction et une explication.

Mon nom n’a pas d’importance. Je suis de ces enfants élevés hors-sol que l’on entrepose au centième jour de leur existence. Comprends bien que le lait qui me nourrit n’est pas celui d’une mère mais un assemblage grossier qui manque de me tuer. Vers cinq ans, je fais de l’écran noir une fenêtre admirable sur la médiocrité. Je mémorise et chante mes jingles publicitaires préférés. Mon père nous rend visite une fois par mois, une fois par semaine, une fois par an; à vrai dire, je n’en sais rien. Enfant, le temps ne me percute pas mais me traverse.

L’école est pour moi le début d’une marche forcée vers le travail. J’y apprends le goût de tout abandonner et l’art de l’effort minimum. Je déteste et fuis les contrôles, les notations, les concours, les prêches, la rigueur, le mouvement et l’action. Mon adolescence (tu comprendras que j’abhorre désormais ce mot car il n’a aucun sens) est végétative.

J’ai 16 ans et je fuis au Japon où j’y rencontre une autre famille - mon autre famille. C’est peut-être sans le savoir alors ma première expérience du pluri-vers intérieur. J’y apprends qu’un autre moi est possible mais ne saisit pas encore les mécaniques qui le font se manifester. Quelque part, je renais.

La co-naissance poétique est une naissance avec, une intuition de notre parenté avec les autres vivants. Co-naître au monde, c’est épouser sa naissance continuelle. Et ce que l’Occident appelle « écologie » n’est rien d’autre que ce sens des correspondances : l’appréhension sensibles des relations qui enchâssent dans un même biome (mangrove, toundra, savane, steppes, etc.) des éléments et des entités hétérogènes.

Dénétem Touam Bona, Sagesse des lianes -Cosmopoétique du refuge, 1. P67

J’ai dix-sept ans, et je ne réalise pas que je n’ai toujours pas fini de naître. Je rencontre celle qui bientôt vingt ans plus tard est toujours ma meilleure amie et ma compagne. Nous co-naissons ensemble à chaque parole, à chaque regard, à chaque carresse. Nous sommes deux atomes d’un même corps qui s’entrechoquent et forment la matière mouvante d’une existence commune.

J’aurai à coeur de te raconter ma vingtaine. Mais si je t’écris aujourd’hui, il suffira que tu prennes note de ce mouvement en continu. Comprends bien. Cette ligne de vie, ces rencontres, ce fracas n’ont pas changé un supposé moi intérieur mais bel et bien mes relations avec le vivant et ma pluri-cité au sein du cosmos.

L’éveil

J’ai maintenant trente-cinq ans et m’éveille au monde. J’ai trente-cinq ans et je prends enfin conscience de ce qu’est véritablement mon humanité: une vie au sein du vivant et non parmi les machines. Si cette réalisation te semble naïve, c’est que tu ne la comprends peut-être pas encore. Ou peut-être t’échappera-t-elle jusque dans la mort. Mais je ne vois pas d’entre deux.

Je ne sais pas tout à fait ce qui m’a fait ouvrir les yeux.

Devenir père, questionner les grands fondamentaux occidentaux de l’éducation, devenir père à nouveau, malade du cancer, renverser Descartes, comprendre que toute la vie se meurt, que les miens en sont les responsables, qu’il n’y a pas de vengeance, être triste à devoir en porter le deuil chaque matin… Enfanter a commencé comme un acte pour soi. Il se continue comme un acte d’amour malgré la peur, malgré l’inéluctable.

Je me rappelle devenir père. C’est la première fois que je me sens vivant et non machine. Mes jambes supportent difficilement mon poids: mon fils est couvert de sang, il sort tout droit des entrailles de la femme que j’aime. Je suis père. Je suis père et vivant. Je suis fait de chair et d’os. Nous mettons à bas. Mes veines sont gorgées de sang. Je suis animal. Je suis un animal. Je viens de là moi aussi: tout droit à travers le cosmos, à travers la vie.

Cette réalisation se propage en moi et résonne à n’en plus finir sans en porter de fruits jusqu’à ce que je lise cet ouvrage merveilleux qu’est La Sagesse des Lianes: Cosmopoétique du Refuge 1 qui dans un va-et-vient constant entre poésie, philosophie et histoire de l’esclavage me permet de résoudre ce questionnement latent.

Comment continuer de manger mes frères ? Comment accepter de collaborer une seconde de plus à la destruction systématique de la vie ? Pourquoi perdre tant de temps à tenter d’occuper le temps? Se demander pour la première fois de quoi le divertissement nous divertit-il ? Pourquoi attendre des autres un changement qui n’arrivera par définition jamais ? Pourquoi se satisfaire du statut quo ?

Et si la manière toute entière dont on conçoit la vie m’avait été dérobée? Non pas simplement volée mais remplacée par un désir entier de consommer, brûler et tendre vers l’infini.

Je te le disais plus haut: je suis de ces enfants hors-sol. Mais il est temps de m’enraciner dans la terre qui m’a donné la vie. Il est temps d’aimer chaque seconde. Il est temps de refuser cette matrice, de s’indigner, de cultiver les sols et les idées.

Il se fait tard. Je garderai cette porte ouverte un moment.